Aromathérapie et grossesse; une combinaison possible?

Aromathérapie et grossesse; une combinaison possible?

Par Véronik Tanguay, ND, Hta, Aromathérapeute et Accompagnante à la naissance­­­

Quelle controverse qu’est l’utilisation des huiles essentielles durant la grossesse! À entendre parler les travailleurs du domaine de la santé, il y a peu de possibilité pour soigner petits et grands maux présents durant les neuf mois de gestation. Même respirer devient complexe : quel air devrais-je inspirer afin de ne pas nuire à mon bébé? Décidemment, les femmes enceintes n’ont jamais été aussi confuses et apeurées.

 

Les plantes aromatiques font parties de l’alimentation des humains, incluant les femmes enceintes, depuis la nuit des temps. Notre système digestif est donc habitué à recevoir ces composés aromatiques médicinaux. Cependant, en extrayant les molécules aromatiques de la plante, nous nous retrouvons à inhaler ou ingérer un « concentré » de molécules aromatiques. Il est connu que certains composés aromatiques seront proscrit durant la grossesse et d’autres, plutôt inoffensifs. Depuis plusieurs années de recherches littéraires et de cas cliniques, je dois avouer que peu d’entres elles sont réellement dangereuses. Le problème à la base survient généralement d’une mauvaise utilisation des huiles essentielles, causant souvent davantage de tord que l’essence en elle-même.

L’une des inquiétudes par rapport à l’utilisation des huiles essentielles durant la grossesse est la peur de provoquer une fausse-couche. Les essences dites « abortives » contiennent pour la majorité un pourcentage de molécules ayant une action toxique sur le système nerveux. En effet, les cétones, aussi appelées monoterpénones, sont neurotoxiques. Elles sont présentes en plus ou moins grandes quantités dans les essences de thuya occidental (thujone 30-60%), de sauge officinale (thujone 12-33%), de camphre (bornéone 40-50%), de menthe poivrée (menthone 20-30%) et d’autres essences dont la majorité est rarement disponible sur les tablettes de magasin. Il existe une croyance populaire en aromathérapie que les huiles essentielles emménagogues sont dangereuses et peuvent mener à une fausse-couche. Le terme « emménagogue », dont beaucoup de plantes et d’huiles essentielles ont été identifiées dans la littérature, décrit une substance qui facilite l’écoulement sanguin menstruel. Que certaines essences encouragent la venue des menstruations ne démontrent pas d’évidence que ces mêmes essences sont abortives lorsqu’utilisée avec des dosages généralement recommandés en herboristerie ou en aromathérapie. Presque toutes les essences emménagogues ou stimulantes utérines n’ont pas cet effet et s’ils l’ont, ce n’est pas assez puissant pour causer une fausse-couche. Cependant, des quantités massives de certaines essences aromatiques ayant été définies comme toxiques peuvent induire une fausse-couche. L’essence de menthe pouliot (pulégone 55-75%), très peu disponible et peu utilisée, devient abortive lorsque prise en grande quantité en causant une hépatotoxicité chez la mère. Malheureusement, celle-ci pourrait possiblement perdre son bébé parce qu’elle s’est empoisonnée à la pulégone et que la grossesse ne peut se poursuivre.

 

Durant le premier trimestre, il n’est pas recommandé d’ingérer des huiles essentielles sauf sur recommandation thérapeutique. Lors de cette fragile période, l’embryon est en bourgeonnement cellulaire et des facteurs tératogènes peuvent intervenir et causer préjudice à la multiplication cellulaire. Le système nerveux central fœtal en croissance est plus fragile aux dommages pouvant être causés par des molécules chimiques que celui de l’adulte puisque sa barrière cérébrale circulatoire est encore sous-développée. Plus de prudence s’impose donc.

Les huiles essentielles sont composées de molécules lipophiles et la majorité possède un petit poids moléculaire; elles ont donc une facilité à traverser la barrière placentaire. Lorsque les essences traversent le placenta, certains constituants des huiles essentielles peuvent être métabolisés par des enzymes locales. Les HTPP (human term placental proxidase) peuvent transformer certaines molécules habituellement non toxiques en molécules toxiques pour le fœtus. En plus, ces enzymes sont présentes en plus grandes quantité lors du premier trimestre. Les HTPP, en présence de peroxyde d’hydrogène, transforme l’eugénol en quinone méthide, reconnue pour sa toxicité moléculaire. Ceci peut être l’une des raisons que l’essence de clou de girofle démontre une certaine toxicité sur des cellules embryonnaires de souris. Voilà une des raisons pour lesquelles l’utilisation par voie interne des huiles essentielles durant la grossesse, particulièrement durant le premier trimestre, est délicate et souvent peu recommandée. S’il y a un besoin, il convient de bien encadrer le processus thérapeutique, s’assurer que le choix des essences et la posologie soient exacts et sécuritaires. Pour la suite de la grossesse, elles pourront être utilisées sur de courtes périodes, généralement pour soigner une infection requérant une attention plus importante.

 

Malheureusement, peu d’études démontrent des résultats pertinents et transposables sur l’utilisation des huiles essentielles durant la grossesse humaine. Ces études dénotent plusieurs lacunes : elles sont généralement faites sur des rates ou des souris; les chercheurs utilisent souvent une molécule isolée de l’essence et non cette dernière dans son intégralité; les doses sont souvent massives et utilisées par injection, qui s’avère un mode d’utilisation non applicable en aromathérapie. Comme bien des recherches, il faut bien la déchiffrer plutôt que d’en tirer une conclusion rapide suite à la lecture du grand titre, ce que font beaucoup de personnes y ayant accès.

 

Dès le second trimestre, il est possible d’utiliser de manière judicieuse de nombreuses huiles essentielles. Sauf avec les molécules neurotoxiques, la diffusion atmosphérique constitue l’un des meilleurs moyens accessible à tous pour bénéficier de l’effet thérapeutique des huiles essentielles. Une diffusion sécuritaire sera limitée dans le temps; environ 15 minutes d’essence pure dans un atomiseur ou une douzaine de gouttes d’essence incorporées dans l’eau du nébulisateur (avec ce modèle, le temps importe moins; une fois les douze gouttes diffusées, il ne restera que de la vapeur d’eau).

En application cutanée, les essences appliquées à raison d’une à deux gouttes, à un endroit précis, quelques fois par jour peuvent difficilement avoir un effet négatif sur la grossesse. Par contre, il n’est pas recommandé d’appliquer une huile essentielle pure sur la région utérine sans raison précise. Pour masser le ventre et créer un moment de contact avec le bébé, il est tout à fait possible de créer une synergie aromatique qui sera intégrée dans une huile de massage. Un pourcentage variant de 1 à 2 % sera sécuritaire et ce, peu importe le choix des essences incorporées.

Lors de l’accouchement, les essences aromatiques sont des alliées incontournables. Pour les avoir utilisées maintes et maintes fois dans ma pratique, elles offrent généralement des effets immédiats, parfois sur le plan physique, parfois de manière plus subtile.

Une étude faite au Royaume-Uni à partir de 1990 jusqu’à 1998 sur 8058 patientes démontre l’effet bénéfique des huiles essentielles durant l’accouchement. Avec un comparatif de 15 799 patientes n’ayant pas pris part au programme d’aromathérapie offert, les femmes se faisaient proposer des huiles essentielles pour réduire l’anxiété, la douleur, les nausées et vomissements et pour renforcir les contractions. Les essences aromatiques utilisées étaient la camomille du Maroc, la sauge sclarée, l’eucalyptus radié, l’encens, l’absolu de jasmin, la lavande, le citron, la mandarine, la menthe poivrée et l’absolu de rose.

Malgré l’utilisation très diluée des essences qui furent ensuite respirées sur un mouchoir par les parturientes, plus de 26 % des femmes n’ont pas eu recours à des analgésiques suite à l’utilisation des huiles essentielles. Durant les années de l’étude, l’utilisation de la péthidine, un analgésique utilisé à cette période, est passé de 6% à 0.2%. Les résultats ont démontré que les essences aromatiques ont le potentiel d’augmenter les contractions lors d’un travail dystocique.

Pour ma part, j’ai toujours dans ma trousse quelques essences clés que j’utilise avec un peu d’huile aux fleurs de millepertuis ou d’arnica, souvent en massage au bas du dos de la femme en travail. Pour donner un regain d’énergie, l’épinette noire (Picea mariana) fera temporairement oublier les heures sans sommeil. Pour différentes douleurs ou lors d’un excès de stress, la lavande (Lavandula angustifolia) est souvent un bon choix. Pour passer les inconforts digestifs, la menthe poivrée (Mentha piperita) sera proposée à raison d’une goutte sur la langue au besoin. Pour une ambiance apaisante, les agrumes calment tous les intervenants présents dans la chambre. Lors d’un moment de découragement, la pruche (Tsuga canadensis) rassure et donne confiance. Elle se combine à merveille avec le nard (Nardostachys jatamansi), qui ramène la maman dans le moment présent et facilite l’enracinement. Mais l’idéal est d’utiliser une essence avec laquelle la maman en travail possède une relation particulière, un coup de cœur, une complicité et qui aura pu être utilisée tout au long de la grossesse. Rien de mieux que de s’accorder avec une odeur qui nous a procuré du réconfort tout au long des hauts et des bas de la grossesse!

 

Article paru dans le Journal de la Guilde des Herboristes

Printemps 2016

 

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